‘007 Spectre’: Vous êtes plutôt réseau ou territoire?

James Bond a entamé depuis quelques temps une thérapie douloureuse – pléonasme. Après Skyfall et les tréfonds de sa petite enfance écossaise, l’agent 007 s’attelle, dans Spectre, aux refoulés de sa préadolescence. L’exploration de l’inconscient bondien se joue sur fond d’une tension inaugurée dans le précédent épisode  : l’espion, non content de vieillir et de se sentir gagné par le doute, voit les progrès techniques sceller le triomphe des geeks à lunettes. Les lignes de code menacent de remiser les bons vieux agents double zéro au placard des vieilleries du renseignement à la papa. James Bond, hostile à l’innovation car dépassé et nostalgique, serait donc un vieux réac technophobe. Mais c’est aussi un homme de terrain. Et le terrain, c’est important.

Terrain ou Big Data ?

007 SpectreRéac et technophobe peut-être, impérialiste et occidentalo-centré certainement, Bond a le mérite de questionner la fuite en avant des démocraties occidentales vers la surveillance généralisée. Le scénario de Spectre a peu à envier aux films paranoïaques brodant sur les pires fantasmes de compromissions entre la politique, la grande entreprise – avec un faible pour l’industrie pharmaceutique – et le crime organisé. Face aux Big Data et à la guerre à distance des drones et du GPS, 007 et ses collègues ressemblent aux buttes témoins d’un monde voué à disparaître.

Mais Sam Mendes et ses scénaristes cherchent, envers et contre tout, à nous convaincre que l’humain conserve des avantages sur la machine, et que le contact du terrain reste un moyen incontournable de connaissance du réel. Ridley Scott scrutait déjà cette tension dans Mensonges d’État, pour arriver à la même conclusion que Mendes : big ou pas, les data ne font pas tout.

En apparence loin des sciences sociales, Spectre rejoue la vieille opposition entre données statistiques et connaissance du terrain. Celle-ci resurgit à la faveur de la croyance de quelques-uns en la capacité des Big Data à expliquer le réel par des tonnes de chiffres, et remiser au passage les sciences sociales au rang de curiosités du 20e siècle. Bond prend clairement parti contre cette dystopie scientifique et politique : non, on ne peut pas expliquer le réel, encore moins comprendre les processus complexes qui l’agitent, en se contentant de brasser – ou faire brasser par des logiciels d’analyses de données – des tonnes de chiffres.

Le retour au territoire ?

Cette opposition comporte aussi sa dimension spatiale. D’abord parce qu’une bonne part des géographes, pour le meilleur et pour le pire, vivent depuis cent ans avec l’obsession du terrain – entendre : celui, de préférence boueux et un peu hostile, un peu rugueux, qu’on arpente avec les pieds, c’est-à-dire avec de solides chaussures.

En puis Bond, à sa façon, joue à l’écran l’opposition structurante de la géographie francophone entre deux grands types d’espaces : le territoire et le réseau. Le premier, qui traîne avec lui les scories de la géographie classique, se nourrit de contiguïté et de continuité, de contact physique, immédiat. Son expression la plus connue est le territoire national, continu et délimité par des frontières le séparant d’autres territoires.

Le second, objet par excellence de la mondialisation, s’abreuve aux sources de la connexité : réseaux téléphoniques ou internet, réseaux de grandes villes et autres échappent aux territoires. Ils relient des points qui, pour certains, se moquent bien de ce qui les entoure et préfèrent interagir avec les autres nœuds de leur toile.

Dans ce jeu d’oppositions, le Bond du 20e siècle relève bien du réseau, comme l’ont souligné Serge Bourgeat et Catherine Bras sur le site des Cafés géographiques. On ne connaît pas d’attache à l’agent britannique. Il circule de ville en ville, d’hôtel en hôtel, parcourt la Terre plutôt qu’il l’habite, selon « une pratique spatiale résolument contemporaine et avant-gardiste ».

Mais depuis au moins deux épisodes, rétif aux télécommunications et à leur frénésie incontrôlable, Bond semble vouloir se raccrocher à du solide, du stable, du territorial. Il lui faut de l’épaisseur spatiale, avec les tourbières écossaises comme apogée de Skyfall. Sans compter, dans Spectre, des velléités monogames, dont on ne peut pas dire qu’elles constituent la marque de fabrique du héros de Fleming (deux exceptions : Diana Rigg avait conquis le cœur de George Lazenby en 1969, et Eva Green celui de Daniel Craig – déjà – en 2008).

Spectre

James Bond, l’homme qui fait lieu

Hypothèse : l’important est ailleurs, autour du troisième pôle de la géographie francophone : le lieu. La mémorable scène mexicaine qui ouvre Spectre donne le ton au milieu des défilés de la fête des morts – car oui, comme dans toute thérapie digne de ce nom, il est question de spectres dans Spectre, qui n’est pas seulement le nom d’une organisation criminelle mondialisée, aux ramifications infinies. Elle nous rappelle que Bond sait avant tout s’approprier les lieux et s’y mouvoir comme personne.

007 est aussi à l’aise pour arpenter les toits de Mexico, dont les tuyaux d’aération se muent naturellement sous ses pieds en marches d’escalier, que pour parcourir en Aston Martin les rues pavées de Rome. Il sait changer le moindre élément de son environnement en prise et la saisir pour avancer, repensant l’usage des objets à chaque geste ou presque. James Bond, c’est l’homme qui fait lieu.

Épatant.

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