Face à l’hydre bureaucratique (Un monstre à mille têtes, Rodrigo Plá)

Un Monstre à mille têtes, en compétition Festival de Fribourg 2016, est parvenu à se frayer un chemin jusqu’à trente-huit salles françaises, grâce à Memento Films. On y apprend avec bonheur qu’au Mexique, quiconque veut bénéficier d’un nouveau traitement contre le cancer, c’est-à-dire se donner une chance de survivre, doit d’abord convaincre sa compagnie d’assurance. Il lui faut pour cela l’avis d’un médecin au moins aussi attentif au profit de ladite compagnie – et aux pressions qu’il subit – qu’à la santé de ses patient-e-s. Ce défi, la très déterminée Sonia tente de le relever pour sauver son mari malade, et son parcours du combattant fournit l’argument du roman de Laura Santullo (scénariste) et du film de Rodrigo Plá. Celui-ci dresse un réquisitoire sans appel contre le libéralisme sauvge et ses conséquences bien réelles, entre abysses bureaucratiques et violence sociale.

Bureaucratie et discontinuités spatiales

Le néolibéralisme, nous dit-il, c’est toujours plus de paperasse et de bureaucratie : pour se plaindre, il faut remplir un formulaire ; pour accéder à un nouveau médicament, il faut l’accord écrit d’un médecin, avec la signature de la moitié du conseil d’administration de la compagnie d’assurance. Cette invasion des formulaires, dont parle David Graeber, s’incarne dans un film à l’allure de labyrinthe – les discontinuités infinies du bâtiment de la compagnie d’assurance, le jeu de cache-cache avec le médecin dans les couloirs, Blake Edwards version humour noir – autant que de fuite en avant.

Un monstre à mille têtes

À quoi servent ces tonnes de paperasse ? À tenir à distance : l’obsession du formulaire s’ajoute aux outils permettant de dresser des barrières entre ceux qui profitent plus ou moins du système et les autres, qui risqueraient de réclamer leur dû, de demander justice. La bureaucratie s’insère dans un vaste arsenal d’évitement et de maintien à distance, allant du visiophone au téléphoniste, en passant par le personnel de sécurité.

Dislocation du lien social

Le libéralisme, c’est aussi l’éclatement de tout projet collectif au profit du chacun pour soi, du combat individuel pour la survie au quotidien. Avec son dispositif quasi expérimental – tout en plans fixes –, en particulier un jeu sur la profondeur de champ qui dissimule puis révèle l’arrière-plan, Plá dessine une micro-géographie de cette dislocation du lien social. Les personnages cohabitent dans le champ de manière inattendue, le plus souvent séparés par d’innombrables lignes de fracture, avec en point d’orgue le split screen des caméras de surveillance d’une salle d’audience.

Le libéralisme, c’est enfin la dissolution des responsabilités : du moment où chacun, même haut placé, se voit réduit à un rouage au sein d’un système qui le dépasse, personne ne s’estime tenu de rendre des comptes, d’autant moins qu’il ne perçoit pas les conséquences concrètes de ses actes. On touche le fond quand l’une des membres du conseil d’administration de la compagnie d’assurance, un peu bousculée, se défend : « Ce n’est pas moi qui prends les décisions, je ne suis qu’actionnaire ». Mais oui, qu’on est bêtes.

Mêlant thriller et satire sociale, relevé par un brin d’humour noir salutaire, servi par une mise en scène ciselée – dont un étonnant travail sur le son -, ce Monstre à mille têtes est un bijou qui ne restera pas longtemps en salle. Il faut s’y précipiter.

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