Avant Locarno: Le passé trouble de la Suisse (Un juif pour l’exemple, Jacob Berger)

Un juif pour l'exemple - André WilmsAvant une sortie en Suisse en septembre 2016, on pouvait découvrir à Locarno, dès le premier jour, Un juif pour l’exemple, de Jacob Berger (Fuori concorso). Librement inspiré de l’ouvrage du même nom de Jacques Chessex, publié en 2009, le film revient sur une affaire ayant secoué en 1942 la petite ville suisse de Payerne. Un groupuscule de sympathisants nazis y avait exécuté dans des circonstances sordides un commerçant juif, pour l’exemple. Entre passé mal assumé et présent pas tout rose, Berger propose une adaptation subtile, mettant l’auteur lui-même au cœur du dispositif narratif. Une réussite.

La Suisse nazillonne : barbarie d’hier…

Ne serait-ce que cela, le film, comme le roman de Chessex, possède le mérite de rappeler que la Suisse n’a pas échappé, du moins pas entièrement, à la contagion nazie. A Payerne, « confite dans la vanité et le saindoux », le garagiste Fernand Ischi attend avec impatience l’arrivée des troupes du IIIe Reich. Il se prépare en battant sa maîtresse, en arborant une belle moustacher, en tirant au pistolet sur des mannequins, et en jouant au petit chef avec un groupe de laissés pour compte en mal de boucs-émissaires.

Un juif pour l'exemple

Leur principal fait d’arme sera l’exécution aussi lâche que répugnante d’un négociant de bestiaux coupable de s’appeler Bloch et de laisser dépasser de sa poche quelques liasses de billets. Berger, archives à l’appui, rappelle que ce qui pourrait se résumer à une anecdote fétide correspond à la partie émergée d’un iceberg conséquent : Berne a vu défiler des groupes de sympathisants nazis dans la Suisse neutre de 1940.

…inquiétudes d’aujourd’hui

La construction, naviguant entre passé et présent, rappelle aussi que les erreurs n’ont pas de raison de ne pas se reproduire. Berger a choisi de tourner l’essentiel du film à Fribourg pour fuir une Payerne défigurée par les reconstructions depuis les années 1950 mais s’est appliqué, en même temps, à créer ce qu’il qualifie de « no man’s time » : reconstitution et temps présent se mêlent à l’écran, à travers les tenues de personnages, l’architecture, la technologie.

Ce dispositif d’enchevêtrement des époques, au départ troublant, fonctionne finalement à plein régime et permet de « regarder notre époque à la lumière des années 1930 et 40 ». L’air de dire que les migrants syriens ou les Roms pourraient remplacer aujourd’hui les juifs d’hier, dans une même indifférence relative.

L’art contre l’oubli

Reste la plus belle réussite du film, intégrer au scénario Jacques Chessex lui-même, campé par un André Wilms à la présence sidérante. Chessex enfant, témoin des événements, en a gardé la marque et se les remémore en visitant la ville de son enfance : film sur le souvenir des traumatismes collectifs mais aussi personnels.

Chessex adulte doit affronter la suffisance de la critique – magnifique première scène sur la solitude de l’artiste dans le capharnaüm médiatique. Il doit surtout essuyer les violentes charges de ceux qui lui reprochent d’avoir exhumé ce passé soigneusement oublié – y compris par les victimes : à leur sortie de prison dans les années 1960, les coupables ont reçu le soutien… des commerçants juifs de la ville.

Berger voit dans l’écrivain le « poil à gratter de ce pays consensuel » et lui reconnaît le rôle indispensable d’empêcheur de tourner en rond. Nul doute qu’il endosse cette responsabilité avec son film, à cet égard salutaire.

Comme Claude Ansermoz dans 24 Heures, on se dit que le film n’aurait pas volé sa place sur la Piazza Grande ou en compétition. Souhaitons-lui de trouver des distributeurs ailleurs qu’en Suisse, car si l’histoire est malheureusement atemporelle, elle est évidemment tout aussi aspatiale.

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