Locarno 2016, Jour 2 : Faillite de l’autorité, faillite de la société

Locarno Festival 2016Les films projetés à Locarno cette année ne donnent pas tous envie de pleurer. Mais plus d’un rend compte d’un monde qui ne donne pas non plus très envie de rire. Sur des registres a priori différents, plusieurs intrigues dessinent un monde qui sonne creux, déserté par le sens et, en l’occurrence, par les autorités, c’est-à-dire par une émanation d’un projet et d’une vision communs à un groupe humain. Ci-dessous, retour sur un jour 2 qui fait trembler les fondements des sociétés postindustrielles.

Orange mécanique à la japonaise

Destruction BabiesL’uppercut du jour, au propre comme au figuré, est venu du réalisateur japonais Tetsuya Mariko. Son Destruction Babies évoque, dans la petite ville portuaire de Matsuyama, la folle échappée d’un jeune adulte amateur obsessionnel de bagarre. Dans un contexte d’empoignades quotidiennes entre gangs, et alors qu’il s’ennuie ferme dans un quotidien morose, Tara sillonne les rues à la recherche de passants à castagner pour le fun, quitte à subir quelques passages à tabac mémorables quand il tombe sur plus costaud ou plus nombreux que lui.

Le film saisit par la violence gratuite de ce personnage incontrôlable, sorte de monstruosité sociale. Mais le malaise vient moins des agissements absurdes d’un individu que de l’apparente démission des autorités, toujours en retard et incapables d’interrompre la violence contagieuse de Tara.

À quoi s’ajoute le succès immédiat des images que Yuya, complice rencontré en route, met en ligne au fur et à mesure qu’il les filme en riant comme un gamin hystérique. Il suffit donc de tabasser une douzaine de passants dans un centre commercial pour devenir une star du web, et ainsi donner un embryon de sens à son existence. The medium is the message, comme disait l’autre…

La violence contre l’espace public

Pourtant, chaque année, une fête traditionnelle permet aux habitants de Matsuyama de laisser libre cours à leurs pulsions, canalisant ainsi la violence dans un exutoire ritualisé. Les irruptions de brutalité de Tara, imprévisibles, constituent dès lors un effrayant revers de cette tentative de contrôle des pulsions individuelles par le collectif.

Surgissements de violence dans des lieux pacifiés, les agressions commises par Tara et Yuya portent en elles quelque chose d’un retour à l’état de nature. Elles opèrent une remise en cause profonde et dérangeante de l’ordre social, parce qu’elles contestent un fondement de la civilisation : l’existence d’un espace public, c’est-à-dire d’un ensemble de lieux où chacun peut circuler sans risques pour son intégrité.

Godless : une Bulgarie sans foi ni loi

Si le morne paysage portuaire de Matsuyama ne facilite certes pas l’épanouissement individuel, celui de la petite ville bulgare où se joue l’intrigue de Godless, de Ralitza Petrova (Concorso internazionale), donne des envies immédiates de se pendre. Barres d’immeubles uniformes, façades décrépites, terrains vagues et friches industrielles, le tout sous un ciel de fer : il ne manque rien à l’image d’Épinal de l’héritage urbain de l’ère soviétique, auquel la formule de Jacques Lévy, « crime contre l’urbanité », va comme un gant.

Godless

À ce paysage lugubre répond l’allure tout aussi sinistre d’intérieurs en mal de rénovation… et l’univers mental de ses habitants, pas joli joli. En lien avec une scène introductive d’abord mystérieuse, on comprend vite que l’autorité, à commencer par la police et la justice, souffre d’une corruption endémique. Et que règnent les passe-droits et le fait du Prince.

Comme les autres, Gana, infirmière à domicile, tente de faire bouillir la marmite en se livrant au trafic des papiers d’identité des personnes âgées dont elle s’occupe, avec son mari dans le rôle du receleur et, si besoin, de l’homme de main.

Camée à la morphine, sevrée d’affection, sans autre horizon que le cercle vicieux de ses petites magouilles, Gana va finalement entrapercevoir d’autres possibles au contact d’un patient, ancien prisonnier politique et professeur de chant.

L’art et l’amour comme alternatives à l’égoïsme et aux intérêts immédiats, et ce même dans un paysage n’offrant pas la moindre prise, l’idée n’a pas besoin d’être nouvelle pour convaincre de son urgence.

Clint Eastwood et les edelweiss

Il NidoQuel point commun peut-on trouver entre la Bulgarie post-soviétique et le petit village du Tessin d’Il Nido (Cineasti del presente) devenu lieu de pèlerinage depuis que la Vierge y est apparue (à une aveugle, ce qui n’est pas rien) ? C’est qu’ici non plus, les autorités ne pèsent pas lourd, dans une commune fonctionnant en circuit fermé, vivant de l’argent des pèlerins et préférant régler ses problèmes à l’abri des regards extérieurs.

Sauf que le retour d’une enfant du pays et l’arrivée d’un étranger vont faire resurgir un passé inavouable, lié précisément à la relative démission des autorités dans ce village reculé. La mise en place évoque une sorte d’Homme des hautes plaines au parfum d’edelweiss, Clint et les colts en moins. Klaudia Reynicke croque avec impertinence le conservatisme et l’hypocrisie d’une petite communauté bigote et hermétique, sorte d’enclave parvenue à garder un pied en dehors du temps et de l’espace politique suisse.

Elle joue sur le contraste entre le paysage de carte postale, plus suisse que suisse, doublé du caractère sacré du lieu de l’apparition, et la laideur morale qui se révèle vite sous ce glacis trompeur. Dommage que le film peine ensuite à passer à la vitesse supérieure, et à ne pas tirer grand-chose de plus du fait divers dont il s’inspire – « l’affaire Luca », qui a agité la commune valaisanne de Veysonnaz en 2002 et dont il semblerait que des zones d’ombre persistent.

Dans le compte rendu du Jour 3, on parlera de tourisme sexuel en Thaïlande et de Ken Loach, mais aussi de choses un peu plus réjouissantes en provenance d’Argentine.

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