Locarno 2016: « There is an alternative » (Moi, Daniel Blake, Ken Loach)

11 août 2016, 21h30, sur les sièges noirs et jaunes de la Piazza Grande, la projection de Moi, Daniel Blake fait salle comble. À 80 ans, ému de voir 8’000 personnes massées pour découvrir son film, Ken Loach n’en va pas moins à l’essentiel. Il évoque le démantèlement de l’État-providence par le thatchérisme, rappelle les conséquences bien réelles de cette politique, machine à broyer les plus faibles. Et conclut : « There is an alternative, and it is worth fighting for it ».

Droit dans ses bottes après une trentaine de longs-métrages, Loach ne révolutionne peut-être pas le cinéma. Mais il offre une description minutieuse et pas du tout superflue des dégâts humains du néolibéralisme à l’anglaise, esquissant au passage une petite géographie de l’humiliation des laissés-pour-compte.

Géographie de l’exclusion

On retrouve évidemment le paysage urbain servant de marque de fabrique au réalisme social à l’anglaise, entre grisaille et briques rouges des anciennes banlieues ouvrières. Poncif du cinéma naturaliste britannique depuis les années 1970, la terraced house sert aujourd’hui de point de repère d’un monde filmique cohérent, traversant le cinéma anglais de Ken Loach à Mike Leigh en passant par Stephen Frears.

Moi, Daniel Blake

On saisit aussi, par petites touches, la géographie contrainte de la pauvreté. Être dans la misère, c’est devoir déménager de plusieurs centaines de kilomètres pour trouver un logement social. C’est fréquenter des lieux à la marge, de la banque alimentaire – où l’on mange – aux maisons closes clandestines – où l’on travaille pour faut d’autre chose.

Maintenir les pauvres à distance

Mais l’exclusion se joue aussi à une autre échelle, celle des micro-espaces des bureaux du Pôle-emploi britannique. Dans les espaces policés de l’agence où se rend Daniel Blake, sous couvert de rationalisation et d’efficacité, domine une logique de contrôle des corps et d’objectification des individus. Chacun, employé ou usager, doit se tenir à sa place et y jouer son rôle, sous peine de sanctions immédiates – par son supérieur, ou par l’agent de sécurité.

Moi, Daniel Blake

Comme dans le récent Un monstre à mille têtes, les micro-discontinuités participent d’un dispositif de mise à distance, de containment. Ils trahissent sans doute aussi une tentative de masquer l’inefficacité du système. Car pour Daniel Blake, tout juste victime d’une crise cardiaque et interdit par son médecin de reprendre son travail de menuisier, la logique kafkaïenne des services sociaux apparaît dès le moment de choisir la bonne file d’attente : puisqu’il ne parvient pas à obtenir d’indemnité en tant qu’invalide, on lui suggère le chômage, auquel il a droit à condition de chercher un travail… qu’il ne pourra pas accepter. Qu’est-ce qu’on rigole.

Rester en colère

Pas grave si les gardiens du bon goût, juges implacables de ce qui élèvera ou non les masses vers les cimes de l’esthétique, ont disqualifié cette palme d’or censément imméritée, l’accusant d’enfoncer les portes ouvertes de la critique sociale. Ken Loach remplit consciencieusement sont cahier des charges, rendre visible une part du réel que chacun-e connaît confusément mais oublie faute d’être directement concerné-e.

Ce rappel incessant, pas du tout trivial, constitue une nécessité absolue, celle de maintenir le public en colère. À travers ses films, le réalisateur anglais n’a de cesse de nous demander : « Si vous n’êtes pas en colère, quel genre d’individu êtes-vous ? ».

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