Émancipation animée (‘Ernest et Célestine’)

À sa sortie en 2012, Ernest et Célestine a séduit la critique et multiplié nominations et récompenses. En plus de la réussite artistique des trois co-réalisateurs Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier, le film propose une riche réflexion sur les modalités de maintien de l’ordre spatial dans nos sociétés. Et offre des pistes pour penser l’émancipation.

Tout commence par une plume échappée d’un oreiller, remontant des égouts vers la surface, du royaume des souris vers celui des ours. Partie de l’orphelinat où grandit Célestine, elle termine sa course sur le toit de la maison du solitaire Ernest, et résume le propos du film scénarisé par Daniel Pennac : faire communiquer deux mondes, transgresser des limites spatiales et sociales que d’aucuns voudraient hermétiques.

Ernest & Célestine

Voyage d’une plume

Car les ours vivent en surface et les souris sous terre. Et si l’on excepte les expéditions de souris en quête de dents – le fondement de leur civilisation, bien sûr –, les deux mondes se tiennent à distance l’un de l’autre et se gardent d’interagir. La vue d’une souris provoque des hurlements chez les ours, pendant que les plantigrades hantent les histoires pour petites souris pas sages.

Assignation spatiale

Au point que, même alors que Célestine lui a évité une arrestation pour avoir dévalisé une boutique de bonbons, Ernest refuse catégoriquement d’accorder l’hospitalité à la souris. «Pas de souris dans une maison !», oppose-t-il aux supplications de la rongeuse.

Il faut dire que l’opposition entre les deux mondes, celui du haut et celui du bas, ne se réduit pas à une séparation physique. Elle participe d’un travail d’assignation spatiale : les individus sont mis « à leur place », une place à la fois spatiale et sociale.

Dans ce cadre, la frontière participe d’un double processus de construction identitaire. Elle permet au groupe de se percevoir comme uni et homogène, en lien avec un lieu, un «ici». Et elle désigne en même temps un groupe radicalement autre, associé à un «ailleurs», un «là-bas».

On ne sait pas, chez les ours, pourquoi on déteste les souris, encore moins pourquoi on les craint. On ne sait pas plus, chez les souris, pourquoi on voue aux ours une haine mêlée de mépris et de peur. Un long travail d’incorporation a naturalisé la frontière et les groupes qu’elle sépare, les a ancrés durablement dans les esprits, les habitudes, les imaginaires collectifs.

Ainsi s’est figé un découpage que plus personne ne songe à contester. En témoigne la justification d’Ernest lorsqu’il persiste à mettre Célestine dehors : si l’on ne tolère pas de souris dans une maison, c’est que «depuis toujours c’est comme ça». Et d’ailleurs, «tous les ours te le diront».

S’ajoute le caractère performatif de la peur et de la haine de l’Autre. Lorsqu’Ernest, après s’être endormi chez les souris, s’échappe, sa taille et sa précipitation font de lui une calamité : à son corps défendant, il détruit tout sur son passage. La peur qui pousse les souris à vouloir capturer le monstre devient la cause même du danger, puisque c’est en fuyant qu’il devient incontrôlable. La peur s’autojustifie en alimentant ses propres causes.

Interfaces

Pour que bouge la frontière, arbitraire mais que personne n’ose ni même ne pense à questionner, il faut la rencontre entre deux personnages marginaux. Deux personnages qui, déjà au sein de leur monde respectif, ne trouvent pas leur place : une orpheline, préférant le dessin à la quête de dents d’ours et, surtout, à l’avenir qu’on lui promet dans un cabinet dentaire, et un artiste de rue en rupture de ban, vivant à l’écart dans une maison jonchée de livres et d’instruments de musique.

L’une et l’autre sont déjà exclus de fait, «out of place», selon la riche expression de Tim Cresswell. Cette exclusion, à la fois voulue et subie, est aussi ce qui va les encourager à transgresser l’ordre spatial. Ne faisant vraiment partie d’aucun des deux mondes, le couple acceptera plus volontiers de s’inscrire dans un entre-deux, par le biais de l’amitié qui le soude.

Ernest & Célestine

Interfaces

Célestine, grâce à sa petite taille, tisse la première un lien entre les deux mondes. Elle investit les interfaces et multiplie les allées et venues : via les bouches d’égout, lucarnes et autres trappes, elle se joue de la frontière censément hermétique entre la surface et les profondeurs.

Révéler l’ordre en le transgressant

Ernest l’imite à deux reprises dans cet exercice de franchissement. Et les deux fois, par sa taille disproportionnée, il incarne l’incompatibilité apparente des deux mondes. Mais cette incompatibilité est à chercher d’abord dans les esprits. L’amitié entre l’ours Ernest et la souris Célestine le prouve, et souligne au passage le caractère arbitraire de l’ordre spatial accepté par toutes et tous.

Ernest & Célestine

Disproportions

Transgresser l’ordre sociospatial, traverser les frontières matérielles et imaginaires, c’est précisément révéler cet arbitraire. Aller voir de l’autre côté, c’est se frotter au réel plutôt que de se fier aux discours dominants sur l’Autre et l’ailleurs.

Plus important, traverser les frontières permet de constater les similitudes entre les deux mondes, au-delà de leur prétendue opposition. En particulier, le film souligne l’identité des deux systèmes répressifs : souris ou ours, la police poursuit sans relâche celles et ceux dont la liberté menace l’ordre social en révélant son absurdité.

Ernest & Célestine

Deux mondes, une police

Un montage alterné dont les deux séquences finissent par se fondre rappelle combien, derrière les différences de façade et les petites haines à l’égar d’un Autre bien commode, les bourgeoisies du monde entier mobilisent les mêmes flics pour se prémunir des électrons libres, qui ne savent pas rester «à leur place».

Et c’est bien ce qui est reproché à Ernest et Célestine lors de leur procès, lui chez les rongeurs et elle chez les plantigrades. Derrière les accusations de vol et de recel, c’est un crime symbolique dont l’ours et la souris se sont rendus coupables : leur amitié extracommunautaire, si l’on peut dire.

Là encore, le parallèle entre les deux procès, dans deux tribunaux superposés où se joue la même mascarade et où va se propager le même incendie, dit la proximité des idéologies servant de socle à l’ordre social, chez les ours comme chez les souris.

L’idéologie, travail de mise à distance

La reproduction ou la contestation des idéologies dominantes est une affaire de visibilité. Ce qui est invisible, parce que trop loin, se prête à toutes sortes de manipulations. On ne voit jamais les souris, faisons-en l’ennemi ultime, le mal absolu pour souder le groupe face à un ennemi commun. Personne ne connaît les ours, mobilisons-les comme outil de cohésion et de contrôle social.

La société bourgeoise, disait Paul Nizan, «est composée d’écrans, d’amortisseurs» permettant de tenir le réel au loin, de se le dissimuler à soi-même. Le travail géographique de l’idéologie est une entreprise de mise à distance, d’invisibilisation. Témoin la phrase adressée par Ernest à Célestine, qu’il a fini par tolérer dans sa cave mais à laquelle il n’a pas encore accordé son amitié : «Je ne veux ni te voir, ni t’entendre !»

Un film peut participer à ce travail de dissimulation, ou au contraire jouer un rôle de révélateur, en rendant visible l’invisible, et en mettant en scène des scénarios de transgression et d’émancipation. Un film comme Ernest et Célestine entre sans aucun doute dans la seconde catégorie.

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