La palme d’ordre (Une affaire de famille, H. Kore-eda)

Dans son dernier long-métrage, récompensé par la Palme d’or au Festival de Cannes 2018, Hirokazu Kore-eda filme le quotidien d’une famille tokyoïte. Il montre les difficultés rencontrées par les classes populaires, tout en poursuivant sa réflexion sur les liens familiaux et l’ordre patriarcal japonais.

Une affaire de famille

Une grand-mère bienveillante, un père que personne n’appelle papa, deux demi-sœurs, un pré-adolescent qui n’a jamais mis les pieds à l’école. Le «père» Otsamu apprend au «fils» Shota à chaparder dans les magasins, la grand-mère fournit le logement et la maigre retraite de son mari décédé, et l’une des sœurs, Nobuyo, trime dans une blanchisserie. Sans tout dévoiler, voilà à quoi ressemble le foyer dans lequel débarque Yuri, maltraitée par ses parents et recueillie – ou kidnappée, à vous de voir – par cette famille tokyoïte de bric et de broc.

On choisit sa famille

Cohérent avec sa filmographie, Kore-eda joue sa partition anticonformiste sur le lien familial : la famille n’est pas une affaire de sang ni de gènes. L’amour filial se construit, s’entretient au jour le jour, se nourrit de petites et grandes attentions, de transmission, de complicité, mais aussi de tensions et de frottements.

Construction incertaine, à l’image de la maison où vit ce petit monde. Pendant une bonne partie du film, de plan rapproché en gros plan, à hauteur de tatami, on peine à se faire une idée de l’organisation du logis où cohabitent cinq, puis six personnes. L’incertitude spatiale fait écho à celle des relations, puisqu’on met du temps à saisir qui est qui, qui descend de qui, ou qui couche avec qui. Bref, on peine à savoir se situent les personnages.

Un air de famille

Construction improbable aussi, tant la maison, sur un niveau, jure dans le paysage urbain d’Adachi. Dans cet arrondissement de la capitale japonaise où la densité avoisine 13 000 âmes au km2, les immeubles sont de mise et, de fait, cernent la bicoque. Improbable rapiéçage d’individus, surveillée de près par les promoteurs qui ajouteraient bien une dizaine d’étages, «la famille vol à l’étalage» – titre original du film – est résolument out of place.

Cadavres dans les placards

Mais au fur et à mesure que l’intrigue avance et que la caméra prend un peu de hauteur, les choses se compliquent. De nouvelles pièces apparaissent, de nouveaux fils circulent entre les personnages. Et un incident va révéler des secrets plus ou moins avouables : quelques billets à l’abri des regards, des généalogies réécrites… et un cadavre sous le plancher.

Est-ce à dire que le rêve dissimule un cauchemar ? Pas forcément. Kore-eda nous dit simplement : la famille, comme le bonhomme de neige fabriqué par Otsamu et Shota, est une structure d’autant plus fragile qu’on l’a soi-même érigée. Elle se délite à l’occasion, puis se rafistole au prix d’aveux parfois douloureux.

Rappel à l’ordre (spatial)

Sautant sur l’occasion, la société japonaise va opposer, à cette réalité en mouvement, inégale et rugueuse, la figure lisse de la famille nucléaire, cimentée par les liens du sang. Elle rappelle à l’ordre la petite tribu iconoclaste, îlot de résistance à la conception austère et patriarcale de la famille nipponne, mais aussi au mode d’habiter régnant dans la plus grande mégapole du monde.

Police et médias, appelés à la rescousse de l’ordre social, poussent des cris, s’indignent. Contre la famille choisie et bancale, on brandit le modèle des parents aimants et surtout de la maman qui, à l’abri de murs hermétiques, prépare des soupes «maison» – c’est important – à sa progéniture. Le reste importe peu.

Et la remise en ordre sociale passe bien sûr par une remise en ordre spatiale, par laquelle chacun et chacune se retrouve à sa place : Shota dans un pensionnat, Otsamu dans un minuscule appartement, Nobuyo dans une cellule de prison. Difficile d’entretenir un modèle alternatif dans de telles conditions, mais le «père» et le «fils» parviennent à se revoir, et la «mère» sortira un jour de prison.

Alors que Yuri, seule sur un balcon, envahit un dernier plan difficile à oublier après la projection.

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