FIFF (Jour 1) Sept personnages en quête de touristes (Dreamaway)

Dreamaway, AfficheDJ, femme de chambre, animatrice ou masseur, sept jeunes employé·es d’un hôtel de Charm el-Cheikh assistent à la baisse de fréquentation des établissements de la région et affrontent l’ennui et le doute. Le documentaire Dreamaway filme leur traversée du désert – au sens propre – et en profite pour interroger le sens des hauts-lieux du tourisme mondial.

«Let’s have fun in the sun !» Le soleil est bien là, le fun c’est moins sûr : sur les rives de la mer Rouge, les touristes se font rares et les complexes hôteliers ont des airs de villes fantômes. L’équipe d’animation déroule sa chorégraphie devant des alignements de chaises longues et des piscines à l’abandon, les chauffeurs de taxi et les réceptionnistes roulent à vide, le personnel d’entretien change les draps des rares chambres occupées, les masseurs s’exercent sur des mannequins… Même loin de la neige des Rocheuses, difficile de ne pas penser à l’Overlook Hotel de Shining et à ses couloirs interminables.

Disneylandisation du monde

Ce vide offre une occasion inédite à Johanna Domke et Marouan Omara de travailler sur un géotype incontournable de notre époque : le club de vacances pour Occidentales et Occidentaux à la recherche de soleil, de plaisir et d’exotisme. Entre les statues géantes de dinosaures, les panneaux publicitaires lumineux, les palais médiévaux en toc et les doubles-voies traversant le désert, on se croirait à Las Vegas. On nage en pleine disneylandisation du monde, pour reprendre l’expression de Sylvie Brunel : la culture et la société locales sont transformées pour satisfaire les attentes – réelles ou supposées – des touristes.

Dreamaway

Mais surtout, sans la foule de vacanciers, les aspects les plus absurdes ressortent et prennent des airs grotesques ou tragiques : le vide s’ajoute au vide. Car rien ne reste d’un tel «lieu» si les touristes le désertent. Pensés, conçus, aménagés pour la production et la consommation de loisir, et pour le profit qui peut ainsi être extrait de l’espace, les complexes hôteliers d’Égypte et d’ailleurs font partie de ces portions du monde que le capitalisme transforme méthodiquement en marchandises – et qu’évoque David Harvey dans sa Géographie de la domination.

Dès lors que leur productivité s’écroule, ils ne sont plus que des objets privés de leur usage – comme ces installations olympiques à l’abandon une fois les JO terminés. Faute d’un investissement symbolique par des individus et des groupes, de telles constructions ne constituent pas des «lieux» à part entière et, dès que leur fonctionnalité immédiate disparaît, elles se changent de fait en ruines.

L’appel du vide

Mais paradoxalement, le vide peut ouvrir la voie à de nouvelles modalités de réappropriation. Comme le travail manque, l’argent manque aussi aux sept protagonistes que suit le film. Mais leur temps libre augmente en proportion et leur donne l’occasion de réinvestir le lieu à leur guise. Soirées alcoolisées, siestes dans les chambres de l’hôtel, farniente sur des plages désertes, discussions sans fin sur leur présent et leur avenir, sur l’amour : le petit groupe habite de nouveau, à proprement parler, Charm el-Cheikh.

Dreamaway

Autre paradoxe, la station balnéaire a tout d’une construction offshore, largement déconnectée du reste du pays. Cela permet d’échapper aux pesanteurs de la société égyptienne, héritées de la contre-révolution qui a douché les espoirs de la place Tahrir. Les trois femmes du groupe, en particulier, n’échappent pas aux regards insistants des hommes, mais trouvent des espaces de liberté dans cette enclave.

Errant dans le désert du Sinaï, les égaré·es de Dreamaway semblent dans une impasse. Comme la société égyptienne, elles et ils cherchent une troisième voie, entre la noirceur de la dictature et les paillettes du libéralisme.

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