The Walking Dead: deux saisons à la campagne

Alors que la saison 10 (!) arrive à l’automne prochain, retour sur les deux premières saisons de The Walking Dead, avec la version longue d’une chronique parue dans La Géographie. Où il est question de la skyline d’Atlanta et du vert des arbres, ou comment, 19 épisodes durant, la série culte distille un discours anti-urbain et réactionnaire, dans la lignée des mythes fondateurs de la nation nord-américaine.

Partie du bleu du ciel, ponctué par le blanc des cumulus, la caméra descend et révèle une falaise surplombée par quelques arbres, puis au premier plan un camping-car, avec sur le toit un homme en tenue de vacancier, deux chaises en plastique, une glacière, un parasol, une antenne de télévision. Le spectateur a tout juste eu le temps de distinguer, à l’arrière-plan, entre les arbres et le ciel, la pointe de quelques gratte-ciel. Le plan ouvrant le deuxième épisode de la première saison de The Walking Dead se prolonge encore quelques secondes pour présenter les membres d’une petite communauté, occupés à ramasser du bois ou à étendre du linge, dans une ambiance saturée par le vert des arbres alentour.

The Walking Dead

The Walkind Dead, S01E02

L’Amérique, terre promise

Même pour celles et ceux que laisse de marbre l’épidémie zombie ayant gagné la culture populaire occidentale, l’image en dit long sur les représentations de l’espace outre-Atlantique. Elle rappelle l’importance de l’idéal pastoral au sein de l’imaginaire nord-américain. Protégé d’un côté par une falaise dominant un lac et de l’autre par une forêt, le petit groupe de survivant·e·s de The Walking Dead vit au plus près de l’idéal jeffersonien d’une vie en phase avec la nature. On pêche, on chasse, on se retrouve le soir autour d’un feu de camp, on respecte l’autorité d’un leader naturel, masculin bien sûr : l’harmonie règne, ou presque.

Asher Brown Durand

Asher Brown Durand, Pastoral Landscape, 1861

Longtemps avant le cinéma, l’art pictural nord-américain du 19e siècle, autour de l’école de l’Hudson et dans la lignée du Romantisme, a cultivé une fascination jamais démentie pour les espaces vierges du Nouveau Monde – vierges, si l’on veut bien jeter un voile pudique sur quelques Peaux-Rouges relégués hors de l’humanité par l’idéologie coloniale, condition nécessaire et suffisante de leur extermination méthodique.

Peignant chutes d’eau, lacs cernés de forêts et prairies dominées par les sommets enneigés des Appalaches, Thomas Cole, Asher Brown Durand ou Louis Rémy Mignot matérialisent, à travers leurs paysages, l’histoire que les États-Unis se racontent à eux-mêmes : la conquête de l’Ouest, la constitution du territoire nord-américain, fut synonyme d’appropriation de la Terre promise par le Peuple élu. Au 20e siècle, le cinéma prend le relais avec le western, genre auquel The Walking Dead multiplie les clins d’œil.

The Walking Dead

The Walking Dead, S01E04

Plus encore que l’ouverture du deuxième épisode évoquée plus haut, les premières images du quatrième volet de la même saison font écho à cette esthétique paysagère : l’eau turquoise d’un lac, une barque, deux sœurs blondes aux yeux clairs et vêtues de blanc, puis le vert intense des arbres, encore.

La haine de la ville

Et, au loin, la ville. Tout au long de cette première saison, Atlanta est à la fois tenue à bonne distance et omniprésente : il faut s’y rendre régulièrement pour s’approvisionner et sa skyline ne cesse d’apparaître dans le champ, comme une menace diffuse à l’horizon. Car la valorisation et la mythification de la nature ont pour corollaire une méfiance à l’égard de la ville. Infestée de zombies, celle-ci figure l’envers exact du petit coin de paradis terrestre où les protagonistes de la série ont élu domicile.

Là encore, on retrouve une longue tradition intellectuelle, incarnée par des penseurs libéraux comme Burke, Constant ou Tocqueville, explicitement urbaphobes. Aux yeux de ces auteurs, les campagnes abritent des individus aux mœurs simples et aux besoins limités, peu enclins à la révolte et dans les veines desquels coule le sang de la nation. La ville, au contraire, lieu de mélange et de désordre, voit s’entasser des êtres incontrôlables et prompts à la sédition.

The Walking Dead

The Walking Dead, S02E06

La deuxième saison franchit une étape supplémentaire et abandonne Atlanta pour de bon, avec un adieu appuyé à sa skyline dans les plans ouvrant le premier épisode. Ayant dû fuir leur petit coin de paradis, les survivant·e·s s’installent sur la propriété d’Esher, fermier-patriarche régnant paternellement et pieusement sur sa famille élargie. Loin de la ville, le quotidien s’organise dans ce nouveau havre de paix verdoyant.

Chacun·e à sa place

Les hommes, s’appropriant les espaces extérieurs, discutent de choses sérieuses, chassent, surveillent le camp et astiquent leurs gros flingues. Les femmes, largement reléguées à l’intérieur, s’occupent de la cuisine et de la lessive et, à l’occasion, risquent un avis sur la marche à suivre – car oui, les hommes savent aussi être à l’écoute. Et quand l’une d’entre elles, Andrea, s’imagine en as de la gâchette au lieu de veiller à la bonne cuisson des pâtes, la femme parfaite, Lori, la rappelle à l’ordre : les hommes n’ont pas besoin de notre aide, note rôle de femmes est d’apporter de la stabilité, de faire que la vie vaille la peine d’être vécue. Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes – même si, attention spoiler, la grange abrite un vilain secret.

The Walking Dead fait figure de digne héritière d’une pensée géographique binaire – et ouvertement réactionnaire – qui s’est épanouie outre-Atlantique durant près de trois siècles. Une pensée pour laquelle l’urbain apparaît comme le lieu de la mise en danger d’un ordre social juste et éternel. Elle lui oppose le monde rural, lieu de la tradition, peuplé d’individus simples, authentiques et sachant rester à la place que leur attribue leur fortune, leur âge et leur genre.

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