Au cinéma avec Mark Fisher (2/2)

Capitalist Realism, Mark FisherVoir ou revoir Heat, Le Parrain ou Les Fils de l’homme pour comprendre les métamorphoses de l’Occident depuis les années 1970 ? C’est ce que propose le regretté Mark Fisher dans Le Réalisme capitaliste (Capitalist Realism). Dans la lignée des analyses du postmodernisme par Fredric Jameson, ce court essai publié en 2009 – et traduit en 2018 – passe en revue les traits culturels du capitalisme tardif, c’est-à-dire de la logique politico-économique qui s’est progressivement imposée au monde depuis les années 1980. Entre deux citations de Deleuze ou Slavoj Žižek, le cinéma nord-américain sert de guide pour démêler les logiques des sociétés post-chute du Mur. (2ème partie)

[Pour lire la première partie de ce texte, c’est ici.]

Du territoire au rhizome, des restaurants italiens du Bronx aux cafés franchisés anonymes de Los Angeles, du souvenir de la lavande des campagnes siciliennes aux échangeurs des autoroutes urbaines californiennes, le monde se métamorphose au rythme des évolutions techniques et des exigences des modes de production (voir 1ère partie). Mais il y a aussi des choses qui ne changent pas. En famille ou seul, par un long travail de prise de contrôle d’un territoire ou grâce à quelques coups réussis, avec des subordonnés fiables et fidèles ou en compagnie d’associés de circonstances, un objectif demeure : faire des affaires, accumuler des millions, se tailler une (grosse, si possible) part du gâteau. Don Barzini, chef d’une famille new-yorkaise, rappelle avec un mélange d’ironie et de satisfaction : « Nous ne sommes pas des communistes. »

« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde… »

Car derrière les transformations de surface, la principale évolution des dernières décennies est idéologique : pour le meilleur et pour le pire, les alternatives crédibles au capitalisme ont disparu des radars et la logique du marché apparaît comme la seule manière raisonnable de penser le monde présent et futur. Au point que Fredric Jameson, fameux théoricien du postmodernisme, a pu affirmer qu’il était devenu « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ».

Pour illustrer cette citation, Mark Fisher convoque Les Fils de l’homme, réalisé en 2006 par Alfonso Cuarón. Le film, adapté d’un roman de P.D. James, peint une humanité à l’agonie, littéralement : en 2027, aucun enfant n’est venu au monde depuis 19 ans et personne ne sait d’où provient cette crise générale de la fertilité. La Grande-Bretagne, exsangue, s’est muée en dictature soft  : les signes extérieurs de la démocratie sont préservés mais les rues de Londres grouillent de policiers et de militaires, les chaînes d’« information » en continu abreuvent le public de discours officiels et les migrants sont parqués dans des camps de concentration aussi insalubres qu’immenses. C’est dans ce contexte que Theo (Clive Owen), anti-héros réfugié dans le cynisme et l’alcool, va accepter d’escorter une mystérieuse candidate à l’immigration.

Les Fils de l'homme

Les Fils de l’homme – l’école abandonnée

Alors que le roman imagine un régime politique ultra-autoritaire, Mark Fisher souligne la subtilité du film de Cuarón : pas de dystopie totalitaire à la V pour Vendetta, pas de disparition de toute autorité comme dans les films de zombies ou le deuxième Mad Max, mais un contexte de crise permanente justifiant des mesures d’exception devenues la normalité, un état d’urgence permanent et une omniprésence policière pas si éloignés, sur le papier, de la situation politique de bien des pays occidentaux en 2019. En somme, l’Apocalypse n’a pas eu lieu, le monde a glissé insensiblement vers une cohabitation fragile mais durable entre capitalisme et autoritarisme. L’État s’est recentré sur ses fonctions régaliennes, l’armée et la police, réaffirmant par ce biais une souveraineté qui s’effrite et prétendant garder le contrôle d’une situation qui lui a durablement échappé.

Fin de l’histoire, fin de la géographie…

Le diagnostic n’est donc pas tout à fait le même que dans les films postapocalyptiques mais on en retrouve de nombreux traits. Une école abandonnée – où l’on croise une biche dans un décor en phase de revégétalisation –, des scènes de guerre urbaine, des camps de réfugiés devenus des zones de non-droit, des attentats à la bombe devenus une banalité, l’amoncellement de déchets en ville… l’espace public, au sens d’un espace collectivement approprié et relativement sûr, se réduit à peau de chagrin. L’État montre d’autant plus les muscles qu’il n’est plus en mesure de faire régner l’ordre sur l’entier de son territoire, qui n’en est donc plus un, mais une étendue mal délimitée, dans laquelle il est difficile de trouver des repères stables susceptibles de servir de support à l’existence humaine. On retrouve le « déficit de lieux » dont j’ai parlé dans Géographie zombie. Au moins autant que la fin de l’histoire, on contemple la fin de l’espace, comme dans Mad Max : l’incertitude règne dans un espace liquide.

Les Fils de l'homme

Les Fils de l’homme – la centrale de Battersea

En réaction à cette raréfaction de portions d’espace reconnaissables et utilisables, des individus et des petits groupes développent diverses stratégies. Les activistes pro-immigrés des Fishes ont choisi la clandestinité, et donc l’invisibilité – disparaître : stratégie géographique s’il en est. L’ami de Theo, Jasper (Michael Caine), tente lui aussi de rester imperceptible et d’échapper au monde, réfugié dans une maison à l’abri des regards. Et quelques nantis se barricadent dans des zones sécurisées comme St James Park – saisissante scène de traversée de Londres en voiture –, où ils jouissent de la vie dans un lieu rassurant, sans se soucier des troubles à l’extérieur.

On retrouve un autre élément des films postapocalyptiques : l’effet-tunnel. L’État britannique de 2027, incapable de contrôler son territoire, s’est recroquevillé sur un réseau immunisé de ce qui l’entoure. Des axes parcourus par des véhicules blindés et/ou grillagés relient des nœuds bunkerisés. Circuler le long de ce réseau nécessite de traverser d’innombrables barrières, grilles et autres sas de sécurité et, surtout, d’avoir sur soi les papiers nécessaires : « Please have your papers ready », prévient une pancarte sur le quai d’un train, pendant que des sans-papiers – précisément – s’empilent dans une cage.

…et fin de la culture

Parmi les îles formant cet archipel sécurisé, l’ancienne centrale de Battersea, devenue un momument classé, abrite dans le film de Cuarón une « Arche des arts ». Le ministère des arts y conserve pieusement des œuvres contestataires ayant échappé au chaos. Une fresque de Banksy – deux policiers qui s’embrassent – trône devant le sas de sécurité de l’entrée principale, le cochon gonflable des Pink Floyd flotte entre les tours de la centrale, Guernica décore une immense salle de réception.

Les Fils de l'homme

Les Fils de l’homme – Guernica muséifié

C’est où Mark Fisher veut en venir : l’art contestataire a lui aussi fini dans le siphon du capitalisme tardif. Dans un monde sans histoire – et sans géographie –, les œuvres atteignent un statut iconique dans la mesure où elles ont perdu tout lien avec leur contexte et sont devenues autant d’objets interchangeables. Leur muséification entérine la perte de leur charge politique et de leur capacité à dénoncer et transformer le monde. Un monde promis à la stérilité.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s