Stalker, géographie dissidente

StalkerAlors que le cinéma des deux dernières décennies regorge de visions apocalyptiques, voir ou revoir Stalker offre l’occasion de porter un autre regard sur les ruines du présent peuplant nos imaginaires collectifs. Dans son cinquième long-métrage, sorti en 1979, Tarkovski interroge notre rapport au paysage et, plus largement, construit un discours critique dont la portée va bien au-delà du contexte soviétique. Lire la suite

Le roi et l’oiseau: détruire les cages

En 1980 sort Le roi et l’oiseau, réalisé par Paul Grimault sur un scénario de Jacques Prévert. Démarré en 1946, le projet avait abouti en 1953 à une version reniée par son auteur, qui est parvenu à se réapproprier son travail près de 30 ans plus tard. À l’arrivée, ce chef-d’œuvre intemporel et inclassable, hymne à l’amour et à la liberté, distille un message de révolte contre toute forme d’autorité. Il raconte comment la transgression de l’ordre social et spatial permet de révéler celui-ci, pour mieux le renverser. Lire la suite

A l’enterrement de la monarchie népalaise: « White Sun » (FIFF 2017, jour 2)

Fribourg Festival 2017En 2015, le Népal panse les plaies d’une guerre civile meurtrière. Sous les coups de boutoir de la rébellion maoïste, la monarchie s’est muée en république fédérale et le pays se cherche une Constitution. Dans ce contexte, Chandra, ancien soldat de l’armée rebelle, retrouve son village au fond d’une vallée perdue de l’Himalaya, où l’attendent des difficultés inattendues : son père vient de mourir et sa femme a accouché d’une fille pendant son absence. Il devra composer, entre autres, avec un prêtre sourcilleux sur les rites funéraires, un frère monarchiste et un gamin rencontré en route, qui pourrait bien se révéler son fils caché. Complexe. Lire la suite

Le fantôme du féminisme: « L’aventure de Madame Muir » (FIFF 2017, jour 3)

Fribourg Festival 2017Une fois n’est pas coutume, on s’attaque à un classique, ne serait-ce que pour rendre hommage à l’incroyable diversité et qualité de l’offre du FIFF. La sélection « Cinéma de genre », sous-titrée cette année « Histoires de fantômes », propose un impressionnant panel de merveilles plus ou moins anciennes, dont les inoxydables La maison du diable (The Haunting) et L’aventure de Madame Muir (The Ghost and Mrs Muir). Dans le second, un Mankiewicz pas encore célébrissime adapte le roman de R.A. Dick – pseudonyme subtil, n’est-ce pas, de Josephine Leslie – et fait souffler un vent de féminisme sur les années quarante. Lire la suite

India Paradiso: « The Cinema Travellers » (FIFF 2017, jour 1)

Fribourg Festival 2017Un crépitement, une étincelle, le ronronnement du moteur, et le faisceau lumineux apparaît. Le temps d’une soirée, Bollywood vient de se frayer un chemin jusque dans les tréfonds de l’Inde rurale. Huit ans durant, Shirley Abraham et Amit Madheshiya ont suivi deux projectionnistes itinérants et un réparateur/inventeur de projecteurs. Ils nous font découvrir, dans un documentaire d’une incroyable poésie en compétition à Fribourg, un univers méconnu en train de se réinventer pour ne pas disparaître. Lire la suite

Paterson, ville poème (Paterson, J. Jarmush)

PatersonOn avait laissé Jim Jarmusch, dans Only Lovers Left Alive, avec deux vampires-dandies-rockers errant la nuit dans les ruines industrielles de Detroit. Deux vieux artistes désabusés, essayant de survivre dans un monde leur échappant. Autre face de la même pièce – et sans doute de la personnalité du cinéaste –, Paterson décortique le quotidien d’un chauffeur de bus. Le bien nommé Paterson, incarné par le non moins bien nommé Adam Driver, parcourt la petite ville de Paterson, dans le New Jersey, autre ancien bastion de l’Industrial Belt. Quel rapport avec les musiciens noctambules ? Paterson, lui aussi en décalage avec le monde qui l’entoure, s’échappe en écrivant des poèmes. À travers ce personnage faussement banal, Jarmusch traque la poésie dans les moindres recoins de l’existence et, comme dans le reste de son cinéma, extrait la beauté du quotidien.

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Locarno 2016: « There is an alternative » (Moi, Daniel Blake, Ken Loach)

11 août 2016, 21h30, sur les sièges noirs et jaunes de la Piazza Grande, la projection de Moi, Daniel Blake fait salle comble. À 80 ans, ému de voir 8’000 personnes massées pour découvrir son film, Ken Loach n’en va pas moins à l’essentiel. Il évoque le démantèlement de l’État-providence par le thatchérisme, rappelle les conséquences bien réelles de cette politique, machine à broyer les plus faibles. Et conclut : « There is an alternative, and it is worth fighting for it ».

Droit dans ses bottes après une trentaine de longs-métrages, Loach ne révolutionne peut-être pas le cinéma. Mais il offre une description minutieuse et pas du tout superflue des dégâts humains du néolibéralisme à l’anglaise, esquissant au passage une petite géographie de l’humiliation des laissés-pour-compte.

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Locarno 2016, Jour 2 : Faillite de l’autorité, faillite de la société

Locarno Festival 2016Les films projetés à Locarno cette année ne donnent pas tous envie de pleurer. Mais plus d’un rend compte d’un monde qui ne donne pas non plus très envie de rire. Sur des registres a priori différents, plusieurs intrigues dessinent un monde qui sonne creux, déserté par le sens et, en l’occurrence, par les autorités, c’est-à-dire par une émanation d’un projet et d’une vision communs à un groupe humain. Ci-dessous, retour sur un jour 2 qui fait trembler les fondements des sociétés postindustrielles. Lire la suite

Locarno 2016, Jours 0 & 1: Pluie d’insultes sur la Piazza Grande

Locarno Festival 2016À la sérénité d’une traversée ferroviaire des paysages mythico-bucoliques de la Suisse primitive, renforcée par le plaisir coupable de la contemplation des hordes d’automobilistes pris dans quelques kilomètres de bouchons à l’entrée du Ghotard (et donc aussi à la sortie, niark), a succédé un atterrissage mouvementé sur la Piazza Grande. Dans le jeu injuste des bonnes et moins bonnes places sous les étoiles du Tessin, rendu complexe par l’interdiction plus ou moins explicite et plus ou moins respectée de réserver des sièges à ses ami-e-s, ce n’est pas un orage qui m’est tombé sur la tête mais une averse d’injures, noms d’oiseaux éructés en allemand, italien et anglais par un spectateur très fâché. Passé ce déluge, le spectacle a pu commencer. Lire la suite

Avant Locarno: Le passé trouble de la Suisse (Un juif pour l’exemple, Jacob Berger)

Un juif pour l'exemple - André WilmsAvant une sortie en Suisse en septembre 2016, on pouvait découvrir à Locarno, dès le premier jour, Un juif pour l’exemple, de Jacob Berger (Fuori concorso). Librement inspiré de l’ouvrage du même nom de Jacques Chessex, publié en 2009, le film revient sur une affaire ayant secoué en 1942 la petite ville suisse de Payerne. Un groupuscule de sympathisants nazis y avait exécuté dans des circonstances sordides un commerçant juif, pour l’exemple. Entre passé mal assumé et présent pas tout rose, Berger propose une adaptation subtile, mettant l’auteur lui-même au cœur du dispositif narratif. Une réussite. Lire la suite